Cela a commencé, il y a plus d'une année. Subrepticement, devant la glace, j'ai vu mon visage se détendre, sourire. Ce n'est pas agréable, l'émail de mes dents renvoyait cette blancheur que je voulais tenir – ternir – pour noire. Soudain, j'ai basculé dans un mauvais film d'horreur : il ne fut pas une semaine où je ne me suis pas mis à rire, avec ou sans raison. Imaginez un peu, j'ai honte, ma main caressait les fleurs, j'avais retrouvé le goût du sel et l'amertume de l'orange. Rapidement, je me suis précipité chez le pharmacien, pensez donc ! Il est à une centaine de mètres de chez moi.
Il s'appelle Wichaï. Une tête ronde et jaune comme de vrais smarties, de grosses lunettes sur un faux nez, et de grands yeux globuleux venaient compléter le tableau de l'homme dans son officine. Il a attendu, voyant, sentant mon mal-être. La respiration aidante, il a eu ce courage pour commencer mon agonie :
- Vous n'avez pas l'air d'être au sommet de votre forme.
- Non. Je ne me sens pas bien.
- Symptômes ?
- Je rigole, je me marre, je sifflote « Douce France, pays de mon enfance » lorsque je marche.
- Intéressant. Vous arrive-t-il, de chanter la môme, et sa chanson « Je vois la vie en rose ? ».
- Exact. Hier. J'avais fini ma partie de golf. Un ami m'a invité pour un verre de Sauvignon chilien sous une hutte. Vous savez la petite bleue au coin de la Soy (rue) 2.
- Oui, je vois très bien. Celle qui donne une vue imparable de 180° sur le Mékong.
- En effet. C'est classique. Il était 17 h 45. Le soleil s'enfonçait dans les épaules nuageuses aux confins du Laos, un coucher de soleil à se perdre en conjectures.
- Et alors ?
- Le vin était sublime, ma bouche en cul-de-poule n'a pas résisté... « Je vois.... blabla ».
- Vous avez raison de vous fâcher. Des envies particulières ? Au niveau gustatif ?
- Une envie de fondue Suisse, de fromage en tous genres, une chose assez indescriptible.
- Phantasme ?
- Non... j'ai fait l'imbécile, susurrais-je.
- Racontez-moi.
Le menton baissé, minable, j'ai avoué.
- J'ai acheté de la fondue Suisse.
- Vous avez acheté de la fondue Suisse ?
- Quand même... nous sommes en Thaïlande, pas en France.
- Vin, fondue Suisse, golf, vous ne pouvez pas continuer ainsi. Vous rentrez dans une spirale dont il faut vous en sortir très vite.
Le silence est un assassin qui s'ignore. Le poitrail serré, j'ai enfin sangloté
- Vous voyez, ça revient, il faut garder espoir.
- Je sais. Qu'est-ce que j'ai ?
- Vous faites une impression heureuse.
- Mince, je le savais.
- Vous êtes un mauvais client, vous ne venez jamais, alors, je ne vais pas vous mentir, il vous faudra plusieurs mois pour guérir.
- On ne peut pas accélérer ?
- Dans votre cas, revenir à un état normal, donc une bonne dépression nerveuse, c'est facile, plusieurs astuces existent.
Ses yeux pétillaient. L'homme voulait m'aider.
- Vous n'auriez pas le projet de retourner bientôt en Europe par hasard.
- Dans quelques semaines.
- Je suis heureux pour vous. Votre traitement s'accélérera pour votre plus grand bien. Ils sont tous débordés, super stressés ; boulot de merde, problèmes familiaux, politiciens véreux, enfants sans avenir. C'est une chance ! Ils vont vous faire la gueule. Le rêve.
- Ils vont me faire la gueule et moi je vais leur sourire. Vous parlez d'une thérapie !
- Ils vont être aigris, mieux, jaloux, c'est bon pour vous. Ils vont encore plus vous faire la gueule. Et, n'oubliez pas, ça reviendra, par mimétisme, vous réapprendrez vite, me dit-il avec gravité.
- Je suis vraiment heureux de l'apprendre.
- Non ! Surtout pas, me coupa-t-il avec véhémence.
- Oh. Je pensais...
- Cela suffit. Vous n'avez pas un truc pour les énerver.
-Un truc ?
- Oui, un truc ! Pour les pousser au summum de l'agacement. Sinon, vous n'arriverez jamais à guérir, il ne faut pas rêver, me soupira-t-il.
- Justement, je pensais leur vendre mon dernier livre...
- Très bon, très très bon ! Il faut les saouler jusqu'au bout. Ne lâchez rien ! Au fait, votre livre, il parle de quoi ?
- De la vie.
- Voilà, un bon livre pour déprimer. Vous voyez ! Ce n'est pas difficile !
- Mon livre n'a pas été écrit pour déprimer !
- On s'en fout ! Ils ont des problèmes d'argent, petit poisson rouge qui tête encore sa mère est mort, Ouaf-Ouaf chien-chien est devenu aveugle, po-poches remplies de Viagra, fe-femmes sont devenues toutes lesbiennes ! Me rétorqua-t-il les yeux révulsés, en haussant les épaules, façon troubles obsessionnels compulsifs.
- Wichaï, vous allez bien ?
- Oui, oui, je suis revenu hier de Genève. Ha ha ha ! Dégaina-t-il, les mains levées au ciel. Promettez-moi une chose ! Wow ! Il neige !
- D'accord, lâchez mon bras, vous me faites mal.
- Ne souriez pas, jamais, jamais, montrez que vous êtes malheureux face à la pastille blanche, sinon ils vont buter le Pac-Man que vous êtes. Ce sont des dingues. Ils pensent qu'ils travaillent plus que les autres. Drôle, on travaille 7j/7j en Thaïlande. Elle est belle votre robe de safran. Ils pensent qu'ils ont plus de stress que les autres alors qu'ils ont un lave vaisselle, lave linge, l'eau courante, l'électricité, et toute l'inutilité avec. Oh ! Vous avez un pélican sur l'épaule.
- Je vais faire attention. Dès que j'arrive, j'écoute... mon sourire sera intérieur.
Je dédicace ce texte à tous mes amis stressés ! Que le sourire vous revienne ! 1 ça va, mais plus de 20 avec "ici c'est le stress", ça fait beaucoup.

Les commentaires récents